À la une, Essais • 4 janvier 2026 • Alpha Saliou DIAKITE
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Aujourd’hui encore, l’avenir demeure traversé d’ombres. Les promesses différées, les fractures sociales et les désillusions politiques semblent insubmersibles.
Que la République, bâtie sur le silence incandescent de nos héros morts, chancelle au gré d’une épouvantable tragédie, il n’y a rien de plus juste. Mais la tragédie, quoi qu’en disent les marchands du dénouement, n’est pas la fin de l’histoire. Elle en cimente, peut-être, la plus rayonnante des odyssées.
Il y a un peu plus de cent ans, quelque chose de terrible s’est produit au cœur des massifs montagneux du Fouta. Une nation conquérante, endurcie par une série de guerres fratricides, décida, sous le prétexte fallacieux d’une mission civilisatrice, d’envahir l’immense forteresse érigée par Karamoko Alpha et ses confrères marabouts.
L’objectif est grotesque et la tâche particulièrement rude ; sans doute parce que l’empire peul, durant sa longue histoire, a été éprouvé par d’innombrables guerres. Et son triomphe fut retentissant à chaque fois, si bien que les moines avaient fini par croire à l’invincibilité de leur demeure sacrée. C’eût été un autre que Dieu qui les protégea, la sentinelle n’aurait pas tenu si longtemps.
Et pourtant, malgré la ferveur qui enveloppait la forteresse, le mythe des esprits qui la protégeait sans relâche, les prières murmurant jusque dans les vallées encaissées du Fouta, l’inévitable destin qui allait signer le début de la fin était déjà en marche.
Les grands récits de guerre des peuples lointains ne manquaient pas pour galvaniser les troupes affamées des envahisseurs. Depuis des siècles, leurs archives bruissaient de victoires arrachées sur des terres qui ne leur avaient rien demandé.
Dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire raconte comment des écrivains et explorateurs européens se vantent de la manière dont leurs compatriotes ont brisé les empires d’Asie, piétiné les royaumes d’Amérique, dissous sous la mitraille les régences antiques du Maghreb.
A en croire leurs poètes, brandissant les ruines comme un signe d’accomplissement, si les murailles de Tenochtitlan n’ont pas tenu, les légions de Delhi anéanties sous le fracas tonitruant des canons, les royaumes bantous eux-mêmes cisaillés par une science de la guerre qui n’avait rien d’humain ; si même des citadelles plus robustes que le Fouta ont été démolies, comment cet amas de pierres et de roches pourrait-il leur résister ?
Ils avançaient donc, réconfortés en cela par des foules d’idées qui maquillaient leur gloire passée, persuadés plus que jamais que la forteresse des moines ne serait qu’un chapitre de plus dans leurs annales de conquête.
Pourtant, l’histoire avait déjà montré que le Fouta n’était pas cette terre légère, presque fragile que n’importe quel aventurier, n’importe quel pirate pouvait saisir d’un geste brutal. Les premiers à tenter l’aventure n’étaient nul autre que les Anglais.
Insulaires dans l’âme, aucun océan n’était si profond pour résister à l’assaut de leur invincible flotte, aucune vague n’était si effrayante pour faire obstacle à leur prétendue mission civilisatrice. Ils s’imaginaient donc franchir avec la même aisance les remparts invisibles des neuf provinces que constituaient le royaume peul. Mais les vents du pays ne soufflent pas pour ceux qui ne connaissent ni ses prières, ni ses interdits.
Face à cet affront inexcusable, les moines guerriers, portés par la certitude de l’immense amour que Dieu leur témoigne, parcourant les terres bénies du Fouta, chevauchant ces majestueuses plaines, revigorés par les chutes d’eau paradisiaques et les fleuves intarissables, parvinrent, sans grande peine, à contenir les insatiables rêves de domination des Britanniques.
De nombreux récits rapportèrent, comme en témoigne l’illustre Tierno Monenembo dans Le roi de Kahel, la facilité avec laquelle des silhouettes drapées de blanc, apparaissant et disparaissant comme des oiseaux de nuit, avaient été capturées.
L’échec de ces êtres à la peau étrange, aux stratégies redoutables, confortait le pouvoir clérical dans le fait que Fouta est désormais un sanctuaire invincible, canonisé par le très haut lui-même.
L’on raconte même que, dans les veillées silencieuses de Timbo, les anciens évoquaient cette déroute étrangère comme un signe venu des hauteurs célestes. Si même les maîtres des mers, ceux dont les navires dominaient les océans du monde, avaient dû courber l’échine devant les murailles vivantes du Fouta, alors quelle puissance terrestre pourrait encore menacer leur royaume ? Dans les esprits, l’invincibilité du Fouta n’était plus une énième croyance, mais sans doute désormais une évidence presque incontestable.
L’assurance aveugle des moines sur le fait que Dieu a érigé leur demeure en Rubicon infranchissable constituait déjà le premier signe avant-coureur de ce qui semblait inévitable : la capitulation définitive de l’empire.
Les premiers craquements, précisément, naquirent non pas des frontières mais du cœur même du pouvoir. En effet, depuis quelque temps, l’empire théocratique Peul ne se porte plus très bien. Le havre de paix, fondé par Karamoko Alpha, est sur le point de vaciller.
À Donghol Fella, dans « la résidence du Sommeil », l’Almamy Ibrahima Sory agonisait, et déjà, l’agitation est à son comble à Timbo. Les tensions entre princes éclatent au grand jour, attisées par un Conseil décidé à tirer son épingle du jeu.
Dans ce climat incertain, le jeune prince Bocar Biro, maîtrisant tant l’art de la guerre que les paroles parfaites du Très-Haut, est convaincu d’être le prochain Almamy, aidé en cela par une cohorte de jeunes guerriers pour qui il représente bien plus qu’un rempart se dressant contre les infidèles venus d’occident, mais le garant de la promesse de l’existence éternelle du Fouta.
Couronné de force à Fougoumba, après la mort de son oncle, cette ascension est l’aboutissement d’une guerre fratricide opposant le jeune Bocar Biro à son frère aîné, Alfa Mamadou Paté, soutenu majoritairement par le Conseil des Sages.
Cette guerre endogène, qui se solda par la victoire de Bocar Biro et la mort de son frère aîné, fractura profondément le Fouta-Djallon et jeta les premières pierres de sa dislocation.
Et depuis, les querelles internes gagnèrent les provinces. Ce qui n’était qu’un différend domestique devint conflit idéologique, dispute de légitimité, lutte sourde entre lignées. Le Fouta, habitué à combattre des envahisseurs externes, ne sut comment répondre à cette guerre sans tambours qui se déroulait dans ses propres entrailles.
Il n’en fallut pas davantage pour que les Français, tapis aux frontières comme des loups flairant l’épuisement d’un troupeau, trouvent enfin l’ouverture qu’ils cherchaient depuis des décennies. Ils n’avaient ni l’habileté des Anglais ni la fougue des mercenaires. Ils avaient cependant la patience nocive des stratèges. Ils virent dans les tensions du Fouta un château de cartes si immense dans la forme mais si vulnérable dans le fond, un fragment de roche capable de faire s’écrouler toute la montagne.
Habitués à déjouer les plus habiles de traquenards, à identifier le plus sinueux des pièges pour en avoir été victimes après des siècles de guerres, ils offrirent un mot ici, une promesse là, murmurèrent la reconnaissance à l’un, la protection à l’autre, et très vite la discorde se sentit légitimée, encouragée, nourrie.
Chaque faction croyait trouver en eux un allié, alors qu’ils n’étaient qu’un miroir tendu pour mieux refléter les faiblesses du royaume. Les Français ne conquirent pas d’abord par le fer. Ils conquirent par l’écoute perfide, par l’art toxique du poignard dans le dos.
Alors que le monstre est à la porte de Timbo, les fils de l’empire conspiraient à Fougoumba, complotaient à Labé, conjuraient à Bhouria, trahissaient à Fodé Hadji pour finalement s’entre déchirer à Petel Djiga.
Quand certains criaient à la victoire, le mal était déjà fait, Beckmann et son armée se trouvaient au cœur du royaume. L’assaut final eut lieu à Porédaka. Lorsque le siège fut proclamé, le Fouta n’était plus cette forteresse insaisissable, unie comme une seule respiration. Il n’était plus qu’une vaste maison assiégée, de l’extérieur autant que de l’intérieur. Et les Français, d’un geste presque mécanique, firent pleuvoir sur elle le déluge.
S’ensuivit alors la profanation des mythes sacrés qui donnaient à la demeure peuhl toute son immense splendeur. L’empire des moines, désormais réduit à une épopée sans langue, regardait avec regret s’obscurcir le soleil qui l’avait toujours illuminé. La promesse de Dieu changea de camp, elle se rangea du côté des marchands insatiables, des explorateurs avides, des colons monstrueux.
L’Almamy tint sa promesse. Entre vivre en serf et mourir en homme libre, il choisit la dignité. Comme lui, ses enfants moururent à Porédaka, l’épée à la main, le glaive pour drapeau, afin de tenir la promesse faite à Beckmann. Si le Fouta devait capituler un jour, il le ferait sans eux. Car du nombre des martyrs ils seraient, soit au-dessus, soit en dessous des morts.
Quant à Alpha Yaya, pauvre roi de Labé, héros de la trahison et conjurateur maudit, il vit se démanteler sous ses yeux impuissants le royaume de ses pères, qu’il avait éhontément livré aux colons, à force d’ambitions démesurées et de lâcheté.
À l’image de tous les empires vaincus, le Fouta et tous ses voisins ont été engloutis dans un projet commun, colonial par sa portée, civilisateur par sa mission autoproclamée, aliénant par sa finalité réelle. Autrefois enracinés dans la cosmogonie de leurs sociétés d’origine, ces empires conquis ont été vidés de leur substance spirituelle, philosophique et culturelle, pour ne subsister qu’à travers un néant fait de métissages violents et d’hybridations forcées. Ce déracinement, comme le soutient Ngugi wa Thiong’o, est sans doute le plus grand mal infligé à l’Afrique et aux Africains.
De cette double tragédie, la conquête et l’effacement, est née la Guinée française, un pays aux couleurs multiples et aux souffrances si familières. Par le génie du triomphe militaire et de l’ingénierie administrative, la France coloniale a forgé pour ces peuples un destin, un État dont elle a trouvé le nom, les contours et la justification. Pendant soixante ans, ces êtres, rassemblés comme du bétail, ont été contraints, pour assouvir le fantasme débridé des vainqueurs, de « faire peuple ».
Mais de cette violence fondatrice est née une inexplicable communion, ce désir irrésistible que ressentent parfois les peuples d’écrire une nouvelle page de leur histoire. La douleur a ceci d’indicible qu’elle relie les cœurs qui l’ont un jour éprouvée, ces liens que ni les différences de langues, ni de croyances, encore moins de mémoires ne peuvent défaire. Bientôt, ce qui n’était qu’une théorie grotesque sur la carte des aventuriers venus d’un autre monde, matérialisée par la violence de leurs armes, allait devenir un projet réel porté par celles et ceux qui vibrent à la seule idée d’arracher les chaînes, et de transformer la prison en maison, l’imposition en volonté partagée.
La Guinée, forgée dans la contrainte, s’est ainsi muée en espérance. Dans un geste aussi audacieux que solitaire, elle fut en 1958 la première à rompre les chaînes en Afrique francophone subsaharienne. Et elle ouvrit, ce faisant et au prix d’un isolement brutal et d’un sacrifice immense, une brèche irréversible dans l’ordre colonial.
Or l’indépendance, comme tous ces rêves innocents mais nécessaires, ne fut pas à la hauteur des espérances. La liberté conquise s’est révélée lourde à porter, parfois cruelle, souvent mal comprise. Pourtant, de cette nouvelle épreuve, les Guinéens ont appris à se relever, au prix certes de nombreux sacrifices. Forgés par la douleur, habitués à survivre à l’effondrement des certitudes, ils ont développé une résistance silencieuse, une mémoire du combat, une capacité à endurer sans disparaître.
Comme le Fouta face aux drames ; le Wassoulou devant l’inévitable ; le Kakandé encerclé par le péril ; les peuples de la forêt pris au cœur de la tourmente, de ces juxtapositions tragiques est né un territoire plus vaste, un peuple plus résilient, et surtout les fondations solides d’une nation à bâtir.
Aujourd’hui encore, l’avenir demeure traversé d’ombres. Les promesses différées, les fractures sociales et les désillusions politiques semblent insubmersibles. Mais désespérer reviendrait à renoncer à la philosophie même qui a fécondé cette terre, à l’idée qui continue d’ensemencer l’histoire de ce pays. Car la Guinée s’est toujours construite par surprise, dans l’inattendu, au cœur même des contextes jugés défavorables.
Il ne sert donc à rien de céder au fatalisme. Les peuples qui ont appris à survivre à l’effacement peuvent aussi apprendre à renaître. Regardons le présent avec les yeux de celles et ceux qui entrevoient la possibilité d’un futur radieux. Car c’est au cœur de la sécheresse que la pluie prend son sens le plus profond.
Alpha Saliou est diplômé en Droit Public des Affaires de Paris 12 et en Management des Affaires Publ...
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