Afrique, Analyse, Décryptage • 30 janvier 2026 • N'Faly Keïta
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Il faut dire qu’à un moment donné de notre histoire commune, le Maghreb s’est arrogé le droit de vie et de mort sur la quasi-totalité de ses frères africains au sud du Sahara.
Dans chaque contrée du monde, il s'est trouvé -- et existe encore -- des régions qui, prises au piège des caractéristiques climatiques, économiques… distinctes, et du contraste épidermique qu’elles présentent par rapport aux habitants d’autres régions dont elles sont historiquement et géographiquement indissociables, décident de couper le cordon, de se marginaliser volontairement et de ne voir désormais, dans le grand ensemble géographique dont elles sont partie intégrante, qu’une forêt d’êtres inférieurs, hostiles et étrangers. Ainsi, elles s’évertuent à rejoindre d’autres régions -- là où leur complexe de supériorité, leur illusion épidermique et leur obsession de l’ailleurs pourraient être assouvis, mieux, guéris, car cela frise une pathologie sans symptômes apparents ni métastases remédiables - et à leur ressembler de la manière la plus forcenée qui soit.
Dans les cas extrêmes, cela se mue en une guerre de sécession ou, plus modérément, en une forme de cohabitation hostile entre la région obsédée par l’ailleurs et l’ensemble géographique auquel elle appartient. C’est le cas du Maghreb aujourd’hui.
Comment peut-on donc expliquer ce complexe de supériorité et cette illusion épidermique dont souffre encore le Maghreb ?
Pour y répondre, nous nous attellerons ici, dans un premier temps, à nous pencher sur le ressort historique du complexe de supériorité du Maghreb, avant d’approcher l’illusion épidermique dont il souffre.
I – Le complexe de supériorité du Maghreb
À observer de plus près l’attitude du Maghreb vis-à-vis du reste de l’Afrique, on s’aperçoit que cette région africaine, à la peau mi-blême, mi-brune, a tendance à prendre de la hauteur, à user, comme d’une gomme wokiste, pour effacer les glorieuses pages du Livre commun écrit solidairement, fraternellement et douloureusement par ses pères fondateurs (il faut nommer Gamal Abdel Nasser, Mohamed V, Ahmed Ben Bella, Habib Bourguiba) et ceux du reste de l’Afrique (Ahmed Sékou Touré, Thomas Sankara, Modibo Keïta, Houphouët-Boigny, etc.). Pour qui a ne serait-ce qu’une once de culture historique s’agissant de l’Afrique, ce constat est tragiquement alarmant.
D’un point de vue historique, l’orgueil maghrébin -- que nous appelons ironiquement et psychologiquement complexe de supériorité -- a des explications. Cette attitude tient principalement au tragique souvenir du commerce transsaharien, à la traite négrière arabo-musulmane. Dans le contexte actuel, elle tient aussi au relatif essor économique que connaît cette région africaine par rapport à la plupart des États africains.
Le commerce transsaharien
Jadis, l’économie du monde noir fonctionnait suivant les règles du négoce. Il a existé, pendant plus d’un millénaire -- certains historiens partent de l’Antiquité, plaçant l’apogée entre le VIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, ce dont nous nous affranchissons dans cette analyse, laissant aux spécialistes le soin de la précision chronologique -- un échange fructueux entre l’Afrique au sud du Sahara et l’Afrique au nord du Sahara.
À l’époque, ce qui est devenu désert aujourd’hui était une région humide et arable, avec une pluviométrie abondante.
En effet, l’Afrique subsaharienne expédiait vers l’Afrique du Nord, devenue le Maghreb, de l’ivoire, du fer, des colas… et, dans un cadre plus grave, voire tragique, des esclaves. C’’était du temps où captifs et prisonniers de guerre étaient réduits à ce sort déshumanisant), en échange de quoi il leur était expédié des tissus, des parfums, des fruits (notamment les dattes, les figues, etc.) et, subséquemment, une religion révélée, monothéiste, aux antipodes des croyances ancestrales : l’Islam. Tout cela était supportable, normal, comparé à la traite que le monde arabe s’apprêtait à réaliser.
La traite négrière arabo-musulmane
Dans la littérature historique sur la traite des Noirs, il existe une forme de sobriété relative, voire wokiste, au sujet de la traite négrière arabo-musulmane.
Le professeur Abdoulaye Wade, ancien chef d’État sénégalais, écrivait dans son livre intitulé Un destin pour l’Afrique, réédité aux Éditions Michel Lafon en 2005 (la première parution remontant à 1989), à la page 123, ce qui suit : « L’esclavage arabe, qui est venu se greffer sur l’esclavage domestique, s’est exercé vers le nord et vers l’est, avant le trafic portugais.
La transplantation s’est effectuée principalement du VIIᵉ au XIXᵉ siècle, à travers les routes transsahariennes de l’Afrique de l’Ouest vers l’Afrique arabe du Nord, le long du Nil vers l’Égypte, la Mésopotamie, Rome, Carthage, la Syrie, la Turquie, les routes et ports de l’Afrique de l’Est vers l’Arabie, Oman et les autres sultanats du Golfe, vers la Perse, les îles de l’océan Indien et même l’Inde. Selon certaines estimations, ce trafic, variant d’un siècle à l’autre, aurait porté sur quelques dizaines de millions de sujets. »
Comme pour dire qu’à un moment donné de notre histoire commune, le Maghreb s’est arrogé le droit de vie et de mort sur la quasi-totalité de ses frères africains au sud du Sahara. Il est vain d’occulter ce pan de l’histoire générale de l’Afrique, à moins de vouloir fissurer l’édifice inachevé de l’unité politique africaine dont le Maghreb est partie intégrante. Ce souvenir tragique constitue -- à tout le moins dans notre approche -- l’un des éléments explicatifs du sentiment de supériorité que nourrit et entretient le Maghreb vis-à-vis du reste du continent.
Par-delà ces raisons historiques, le complexe de supériorité du Maghreb tient aussi au relatif essor économique qu’il connaît par rapport au reste du continent. Cet essor procède généralement du tourisme, de l’or noir, du phosphate... dont la nature l'a doté. Cela a valu au Maghreb, du moins en grande partie, une économie particulièrement émergente, ce qui nourrit davantage -- toujours suivant l’esprit de cette analyse -- son complexe de supériorité.
Ces facteurs se greffent, chez les Maghrébins, à une illusion épidermique qui se traduit par une attitude occidentophile et négrophobe.
II – Le Maghreb et la négrophobie
À porter un regard attentif sur l’attitude du Maghreb, notamment sur le psittacisme, la singerie et le snobisme qu’il manifeste vis-à-vis de l’Europe, d’une part, et, d’autre part, le mépris qu’il réserve à l’Afrique dans sa sphère foncée, on est tenté de se résoudre à l’idée que cette région développe une forme d’occidentophilie et de négrophobie. Or, quand on revisite l’histoire, notamment celle coloniale, le Maghreb a autant souffert du joug occidental que l’Afrique subsaharienne et, logiquement, rien ne justifie sa propension à se distancer de celle-ci.
L’historien et romancier français Pierre Miquel, dans son livre intitulé Connaissance du monde contemporain, écrit ceci à la 69 : « Le canal de Suez donne un intérêt nouveau à la Méditerranée. Il devient la nouvelle route des Indes, celle de l’Extrême-Orient. Les Anglais, pour contrôler le canal, s’intéressent à l’Égypte. Ils interviennent en 1882 et occupent tout le pays. Sans créer un protectorat, ils prennent le contrôle de l’État égyptien.
La France développe à partir de l’Algérie son action en Afrique du Nord. Elle impose en 1881 son protectorat à la Tunisie (traité du Bardo). Pour empêcher l’Italie de s’emparer de la Tunisie et de créer ainsi une menace sur l’accès à la Méditerranée orientale, les Anglais laissent faire la France. Après une très violente crise internationale, le Maroc devient à son tour protectorat français, en 1912. De 1898 à 1902, les Français ont acquis le contrôle du Sahara. Tard venus dans la conquête, les Italiens occupent les côtes de Libye et doivent se contenter des côtes d’Éthiopie (1890), les Éthiopiens les ayant empêchés de conquérir leur pays. »
Cet extrait prouve à suffisance que, si divorce il devait y avoir entre le Maghreb et une partie du monde, cela devrait être l’Occident. Mais, contre toute attente, la région maghrébine, porteuse de je ne sais quel héritage colonial, s’approche de plus en plus de l’Europe et oppose à la fraternité africaine un mépris révoltant. On dirait, avec un peu d’imagination, qu’elle souffre d’une illusion épidermique ou, plus abstraitement, d’une forme de syndrome de Stockholm, dans le sens imagé de l'expression.
En effet, cette dernière Coupe d’Afrique des Nations, organisée par le Maroc, a été marquée par un certain nombre de scénarios qui rappellent cette réalité d’une particulière gravité et que tout le monde feint de ne pas remarquer au nom d’une unité africaine fragile, ou encore d’un politiquement correct qui n’est qu’occultisme déguisé. L’on a vu des Maghrébins ironiser sur la figure de Lumumba incarnée par un brave supporter congolais. Un traitement peu honorable a par endroits été réservé aux équipes d’Afrique subsaharienne, victimes d’un favoritisme hors de toute commune mesure et des propos sarcastiques -- et l’on évite le mot raciste, car l’Afrique est une race, le Noir, indépendamment de la relativité de cette couleur -- notamment sur les réseaux sociaux animés par des Maghrébins.
Outre cette compétition, des jeunes Noirs se font emprisonner, rapatrier, voire malmener à cause d’une simple irrégularité administrative, qui peut pourtant être résolue sans incident ni traitement cruel.
Par ailleurs, certains pays maghrébins multiplient, ces derniers temps, des accords de partenariat avec des États de l’UE, alors qu’ils sont rétifs, en partie, aux cadres d’intégration économique, politique et juridique existant en Afrique, comme s’ils étaient une frange de terre isolée, sans appartenance politique ni géographique.
C’est au regard de ce constat amer que nous nous sommes prêtés à cet exercice historico-littéraire, non pas pour raviver la braise d’une cohabitation déjà brûlante, mais pour empêcher que l’édifice de l’unité politique africaine ne s’effondre avant même d’être élevé.
N'Faly Keïta est étudiant en droit à l'université Général Lansana Conté de Sonfonia. Il est égalemen...
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