À la une, Décryptage, Analyse • 31 décembre 2025 • Ali Camara
⏳ 11 min de lecture

Du passé – récent ou lointain – qu’il raconte, Tibou a choisi de ramener ce qui lui convient.
314 pages, et il n’en est encore qu’au tome I ! C’est ce que promet Le coup d’État contre Alpha Condé. Son auteur, l’homme qui a la réputation d’avoir longtemps bénéficié de l’oreille attentive des chefs d’État après une jeunesse de journaliste admiré, adulé, craint, ou haï selon la direction des vents politiques, nous offre un panorama croustillant d’intrigues de palais, mais aussi des vérités qui font froid dans le dos. Des vérités qui interrogent sur les profondeurs des malheurs de ce pays et, surtout, sur les causes exécrables de ce cycle perpétuel de recommencement dans une Guinée qui semble en permanence dans un blocage latent et dangereux.
Dans ce pays, les hommes et les femmes censés redresser sa dignité retrouvée sont davantage préoccupés par d’autres intérêts, plus immédiats et personnels, où prévaut finalement le principe du « sauve qui peut ». Peu importe la cruauté et la froideur des hommes devant le spectacle du bafouillage des droits et libertés. Peu importe ce que deviendra la Guinée. Peu importe ce que cela lui coûtera. Si leurs desseins à eux aboutissent, la patrie, hélas, peut bien s’asphyxier : ils blâmeront Dieu d’avoir oublié leur pays et iront vivre dans des palais à l’étranger. Des noms défilent dans ce livre, des plus connus aux plus anonymes, des accusations assumées ou sous-entendues, des hommes et femmes présentés en bons ou mauvais, fidèles ou traîtres, corrompus ou corrupteurs, pourfendeurs, geôliers ou tortionnaires, des «girouettes», de “saints qui n’en sont rien”. C’est parti pour une longue série de secrets de palais, des rumeurs qui se confirment. On y croise des amitiés et des querelles, des mariages politiques incestueux à l’abri des regards, des accords politiques ignobles, des fréquentations douteuses, des pratiques d’oppression et de répression politiques inhumaines d’un autre temps, des courtisans de palais qui renient aujourd’hui le roi parce que « le roi est mort, vive le roi ! ». Toutes ces révélations reposent sur la foi d’un homme, avec le droit de réponse pour tous. Là, aussi présent, parfois furieux, frustré ou souvent amusé, on y voit un homme, un seul, qui est à la charge. Il n’est pas pressé et raconte calmement, avec une telle sérénité et froideur qui font le lien avec le conseiller de l’ombre qu’il se revendique, l’observateur rationnel et le chroniqueur objectif qu’il se dit être.
Tibou raconte les causes de la méfiance et de la disgrâce de dame Makalé Traoré auprès du président Alpha Condé. La directrice de campagne se serait arrogé le droit d’encaisser et de disposer, à titre personnel, de la contribution financière à la campagne que l’homme d’affaires KPC lui aurait remise. Cette dame, pourtant respectée du grand public, demeure pour moi – n’en déplaise à notre auteur – un sujet de profonde admiration. Il nous parle aussi des querelles anciennes entre Kassory Fofana (qu’il tente toujours de présenter sous un jour favorable) et Sidya Touré, depuis leur mariage gouvernemental sous Conté, ainsi que de toutes ces fois où ce dernier aurait cru se vendre le plus chèrement possible avant de se rendre compte qu’à malin, malin et demi. Des accusations de déstabilisation du pays ont été portées contre lui et son compagnon politique El Hadj Cellou Dalein Diallo. Il évoque aussi des manœuvres politiques visant à fragiliser leurs partis respectifs, menées par des acteurs politiques dont les noms sont bien connus de tous : Baidy Aribot, notamment en ce qui concerne l’UFR, Bah Oury, qui aurait trahi Cellou depuis son exil parisien, Souleymane Thianguel Bah, Alpha Bacar Bah, ou encore Ousmane Gaoul Diallo, qui était déjà pressenti pour entrer dans le gouvernement d’Alpha Condé avant la chute du régime.
Ousmane Kaba n’échappe pas aux révélations dans le livre. Sous Conté, après avoir été limogé du gouvernement, il aurait échappé de peu à une interpellation pour avoir emporté avec lui des climatiseurs et des mobiliers appartenant à son ministère. Il aurait également failli être incarcéré sous Alpha Condé à la suite de l’audit du fichier des étudiants boursiers de l’État dans les universités privées, réalisé par le ministre Yéro Baldé. Dans les deux cas, il a toujours fallu l’intervention de Kassory Fofana pour lui sauver la mise.
Tibou évoque la crédulité du peuple, cette facilité presque enfantine avec laquelle il se laisse trop souvent abuser par des révolutions certes louables, mais dont les acteurs ont failli dès le départ. L’armée, censée être républicaine, n’a pas tenu ses promesses, pas plus que le régime civil qui s’est arrogé le droit et le privilège de saborder la Constitution pour s’offrir un troisième mandat, dans la répression et l’amertume. Le pays est ressorti de cette épreuve plus que divisé : les Guinéens ont été dressés les uns contre les autres. Il le reconnaît et se remémore les difficultés auxquelles le régime d’Alpha Condé faisait face, partagé entre la volonté de sévir contre les défections dans les rangs et celle de prôner le dialogue et la paix sociale. Dans ces moments d’atermoiements, l’Histoire, elle, n’attend pas.
L’auteur nous parle du CNRD, de ses acteurs les plus connus comme des moins soupçonnés. Il évoque les combines de la presse guinéenne, notamment de Lamine Guirassy qui aurait encaissé 50 000 euros versés par Kassory Fofana, ainsi que le siège de son média qui aurait été facilité par les services d’Alpha Condé. Il cite également Youssouf Boundou Sylla de Guinéenews, en particulier dans l’affaire « Nabayagate ».
Il parle aussi de Dansa Kourouma, « proche et soutien de l’ancien président Alpha Condé », qui « ne s’est pas limité à nier toute proximité avec lui : il a déclaré avoir toujours été opposé à lui ». Auparavant, il avait présenté Lansana Béavogui, premier Premier ministre de la transition du CNRD, comme un démarcheur de poste, détaillant toutes les tractations que ce dernier aurait entreprises depuis les derniers moments de la présidence du « Fori », le général Lansana Conté.
Il revient enfin sur les heures du coup d’État, sur les implications et la loyauté de Dr Mohamed Diané, alors Ministre d’État chargé des Affaires présidentielles et de la Défense nationale, présenté depuis ce jour dans l’opinion publique comme celui qui aurait trahi la cause du régime avant d’être trahi à son tour. Il nous parle également du Général Namory Traoré, soupçonné longtemps d’avoir des envies de coup d’Etat. L'on apprend que le Chef d’Etat-major des armées d’Alpha Condé « ne s'était pas illustré par des actions singulières pour défendre le régime ou sauver le président et son fauteuil »; qu'il se serait plutôt « retranché dans le camp Samory Touré où il avait ses quartiers, pour récupérer la situation à son avantage, disposant de pouvoirs militaires et d'armes lourdes à sa portée.» La suite, c’est qu’il a dû se plier au rapport de force du colonel Mamadi Doumbouya, devenu depuis général de corps d’armée. L'on y rencontre aussi, inévitablement, le général Balla Samoura, le général Amara Camara, Hadja Mama Kanny Diallo, l’épouse ministre d’Alpha Condé, Moalim, ce fameux prédicateur ou imam intermittent devenu l’homme à tout faire des puissants. Dans son livre, Tibou insiste sur les causes de l’échec du dialogue politique sous Alpha Condé, de Chantal Colle, «indésirable» aux yeux de la plupart des collaborateurs directs du Président Condé et considérée comme « briseuse de carrière ». Elle «parle trop» et se la pète, essaie-t-il de nous convaincre.
Et le livre n’épargne même pas notre regretté doyen, El Hadj Biro Diallo, premier Président de l’Assemblée nationale multipartite postcoloniale. Il revient notamment sur l’épisode où ce grand homme aurait profité de sa position pour dénigrer le ministre Kassory, chez qui il aurait auparavant plaidé en vain la cause de son fils. Le doyen aurait alors colporté une histoire devenue aujourd’hui une légende populaire en Guinée, selon laquelle il aurait été informé que Kassory Fofana avait été arrêté dans un aéroport américain avec une mallette contenant cinq millions de dollars, et qu’il serait propriétaire de tout un quartier de Manhattan. Malheureusement pour Kassory, « personne n’avait douté de sa bonne foi ni ne s’était interrogé sur la véracité des propos du doyen. Cette parole du doyen Biro a suffi à condamner Kassory Fofana pour toujours et à l’opposer à l’opinion publique. » Son image n’a jamais dépassé ce réflexe devenu populaire, dont la construction serait pourtant mensongère et procéderait surtout d’une rancune, d’un coup bas.
Kiridi Bangoura a lui aussi pris sa part dans ce livre. On y apprend que celui-ci « s’était saisi d’un sabre accroché derrière son bureau et, dans une envolée théâtrale, avait menacé de se suicider si l’opposant Alpha Condé venait un jour à diriger l’État ». Et que finalement, les vents politiques ayant commencé à souffler en faveur du professeur, Kiridi n’a eu aucun scrupule à se revendiquer d’être parmi les plus proches du président Condé. La suite, on la connaît tous : en Guinée comme partout en politique, le langage n’est jamais le même en fonction des circonstances. Tout est mouvement, dit-on.
Tibou nous parle de sa première sortie publique après le coup d’État du 05 septembre 2021, à l’occasion d’une cérémonie de dédicace de livre, comme pour montrer l’homme de culture qu’il est. Mais il parle aussi de ses propres errements, des mésaventures du pouvoir et des hommes forts qui oublient trop vite que tout est question de temps. Ce livre, au-delà d’être un miroir des méandres de la politique en Guinée, est ce que j’ai appelé ailleurs un « miroir comme cadeau pour la Guinée ». Mais c’est surtout un appel à la retenue et à la lucidité. De tout temps, le pouvoir n’est bon que dans l’humilité et la droiture.
Peut-être qu’il faudrait aussi lire ce livre avec tempérance. Après tout, il y a, dans la préface de ce livre, un passage qui rappelle un dicton bien connu et qui, à mon sens, résume tout livre de ce genre. Quand un homme politique (quoique Tibou Kamara décline ce qualificatif) raconte sa part de vérité, il y a forcément une motivation enfouie, louable ou détestable : est-il en train de se justifier, de se défendre, d’accuser, de se grandir, de se dédouaner ou a-t-il, dans le silence du recueillement choisi, tout simplement décidé de raconter ce qu’il sait ?
Il se plaît à donner des coups comme à s’en priver, à distribuer des points, à se présenter comme il l’entend, tout en entretenant un silence choisi, voulu ou nécessaire, pour la raison d’État et au nom de la dignité des hommes qui s’en réclament, dit-il. Une histoire de ce genre, c’est bien ce dicton qui la résume : « Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît. »
Du passé – récent ou lointain – qu’il raconte, Tibou a choisi de ramener ce qui lui convient. Il a choisi de mettre en avant certains faits, d’en atténuer d’autres. Quant au reste, il le passe sous silence. Se souvenir, c’est rappeler ce qui conforte notre part de vérité.
Ce tri dans le passé, humain, politiquement compréhensible ou motivé exige de nous, auteurs et lecteurs (souvent émerveillés ou incrédules) une nuance morale qui nous empêche de prendre ce livre pour argent comptant comme de l’évacuer au nom de cette sélection qui n’est pas forcément ou totalement fausse ou malhonnête. Par définition, la mémoire humaine elle-même procède par élection, par affect ou par intérêt. Le dicton déjà cité nous invite tout juste à la prudence : à prendre du recul, à lire sans jamais perdre notre sens critique et à nous faire notre propre opinion.
Mais, comme le disait Arthur Miller, « Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire. Un pour la raconter bien, un pour la goûter, et un pour ne pas la comprendre... Car le plaisir des deux premiers est doublé par l'incompréhension du troisième. » L’expérience partagée, confrontée aux sensibilités diverses et complexes, et le contraste de ne rien pouvoir affirmer définitivement de l’auteur ni de comprendre ses intentions, voilà le seul mérite d’une histoire bien racontée. Autrement dit, une histoire “bien racontée” reste après tout ou en partie énigmatique, et disponible à des visions et lectures multiples.
Quoiqu’il en soit, fidèle à lui-même, Tibou ne mâche pas ses mots. Il a le mérite de dire ce qu’il pense et d’assumer ouvertement ses propos comme ses réprimandes. Il tient un exercice des plus réclamés en Guinée et des moins pratiqués dans la politique africaine : écrire sur la vie publique lorsqu’on a été à des positions privilégiées. En passe de devenir le moralisateur de la République, notre auteur a choisi de se présenter comme un parfait républicain, soucieux de l’intérêt général et peut-être l’un des derniers « anges » dans cette arène politique pressentie comme un espace livré aux loups de tous genres. A-t-il encore ce bénéfice du doute, lui, tout aussi comptable de tous les régimes auxquels il a appartenu ? A-t-il le crédit nécessaire pour être suffisamment pris au sérieux par l’opinion publique ? Le temps nous le dira.

Ali est diplômé en Droit des Affaires de L’Université Général Lansana Conté de Sonfonia (UGLC-S ). I...
Chargement...
Chargement...