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L’impossibilité de l’exhaustivité

À la une, Essais • 14 janvier 2026 • Tamba François KOUNDOUNO

⏳ 12 min de lecture

 L’impossibilité de l’exhaustivité

Nul ne pouvant ainsi saisir la totalité du réel, tout ce qu’on peut faire quand on écrit sincèrement est d’essayer de s’y rapprocher, de dire avec sincérité et bonne foi ce que nous estimons savoir.

Il y a une tribune de l’écrivaine américano-marocaine Laila Lalami à laquelle, jeune journaliste apprenant les arcanes du métier entre 2018 et 2019, je revenais très souvent lorsque j’éprouvais l’ardent désir de me consoler de ma mauvaise conscience de procrastinateur et de ma bataille quotidienne avec le syndrome de la page blanche. Car, presque toujours, entre le texte que je veux écrire et celui que je finis par fabriquer, la distance est infinie. Lalami, écrivant sur la procrastination, dit faire partie de ceux qui, tout en reconnaissant les périls et tous les dangers inhérents à ce manque de discipline qui les pousse souvent à remettre à plus tard ce qu’ils peuvent faire tout de suite, à reporter à un futur proche – parfois si incertain et si indéterminé qu’il finit par ne jamais advenir – un dénouement dont les conditions d’éclosion sont pourtant peu ou prou réunies pour maintenant et tout de suite, savent que ce petit péché mignon est indispensable à leur processus créatif. Elle écrit :  « Peu importe le nombre de fois où je me reproche la stupidité de participer à des débats politiques en ligne ou la futilité de faire défiler des dizaines de clichés sélectifs de la vie d’autres personnes sur l’internet, je ne peux commencer à écrire qu’une fois que j’ai épuisé toutes les possibilités de distraction. » Plus loin, elle avoue sa défaite devant cette monstrueuse tentation de n’écrire que quand on ne peut plus ne pas écrire. Elle dit devoir s’y résigner par manque de choix – ou de volonté de puissance – de faire autrement. De toutes les façons, se convainc-t-elle, « la procrastination n’est peut-être pas un obstacle à mon processus d’écriture, mais une partie intégrante de celui-ci ».

Ces passages me chagrinent et me rassurent en même temps. Et chaque fois que je les relis, je me surprends à sourire bêtement de cette étrange consolation de la lecture et de l’écriture comme évasion, comme projection dans un demain qui n’arrivera probablement jamais, mais dont l’appréhension est essentielle pour ma vie d’apprenti penseur, d’essayiste en gestation. Une vie d’élévation perpétuelle et d’élan vital vers l’écriture comme, somme toute, espérance en l’espérance.

Pourtant, la minute d’après cette fascination enfantine en quête du mot juste, mes gestes amorphes dans le vestibule des efforts jamais assez récompensés à juste valeur chavirent devant l’indispensable mais inatteignable rive de l’excellence escomptée. Je sais que le texte que j’écris est toujours une pâle copie de ce que je l’imaginais capable d’être. Or, chaque fois que mes doigts et mon esprit me propulsent vers une feuille ou un écran pour y loger impressions, fragments de choses vécues (ou vues, voire entendues) et débuts de pensée, je ne peux m’empêcher de vouloir que mon texte psalmodie ce cantique impossible, cet hymne à la maturation intellectuelle en devenir. Et que, de ce fait, s’en dégage ce parfum nocturne de l’écriture maîtrisée si cher à Leïla Slimani. Ce qui, il va sans dire, nécessite d’y mettre, par-dessus tout, cette part de jubilations vers le ventre mou de mes aspérités fondamentales. Car l’écriture porte, dans son élan originel et son presque-aboutissement, une certaine éthique de la confrontation. Mais avec quoi donc ? Avec l’essentiel. C’est-à-dire avec nous-mêmes : nos craintes, nos doutes, notre sens du triomphe devant nos petites victoires quotidiennes, nos trépidations devant l’inénarrable insaisissabilité de la seconde d’après.

« Le monde est mon langage », a dit Alain Mabanckou en guise de titre à une collection d’essais sur ses voyages, ses goûts littéraires, sa façon de voir et d’être dans le monde. Ce à quoi, dans son habituelle balade stylistique, laquelle, souvent, fait concorder justesse du regard, élégance du geste et perspectivisme assumé, le grand Orhan Pamuk pourrait répondre tout aussi éloquemment : le langage est mon monde. Car oui, écrire, c’est très souvent et tout d’abord s’écrire, se raconter sans se croire le nombril du monde. Avec modération, donc. Avec mesure. Avec appréhension. Parce que, in fine, pourquoi se gargariser quand on n’est pas sûr d’être encore là demain ?

Ce texte, comme bien d’autres avant lui, ne dit certes pas tout sur la quintessence existentielle de l’écriture, cette interminable quête de se rapprocher du réel, de tutoyer l’éternité par l’entremise des mots. Mais il essaie de dire l’essentiel. Et cela me suffit. Presque. Toujours. Or entendons-nous bien : il n’est nullement question ici d’une suffisance née d’arrogance ; il s’agit d’un aveu d’impuissance devant l’incommensurabilité de choses à dire, de pensées à exprimer, de blessures collectives et individuelles à penser et panser.

Le jeune sociologue Ousmane Camara, dans un certain désir de cogner sur mes approximations et mes élusions avec son marteau nietzschéen, m’avait interpellé à juste titre sur les limites de mon texte sur le drame de l’intellectuel guinéen. Il me reprochait, entre autres choses, de n’avoir pas été exhaustif dans le traitement de mon sujet. Il m’écrivit : « Si votre texte brille par sa profondeur, il pèche parfois par un lyrisme qui, s’il envoûte, dilue la précision pragmatique qu’exige une telle entreprise. Tel un orateur cicéronien, vous excellez dans l’art de la métaphore – l’eau refroidie qui peut être réchauffée ; la gouttelette de possibilité dans l’océan d’impossibilités – mais ces images, aussi belles soient-elles, esquivent parfois les questions concrètes que l’intellectuel guinéen devrait affronter. »

Comment ne pas répondre ? Je m’employai donc, à la lumière de la critique d’Ousmane, à lui faire une réponse imprégnée de cette dose de galanterie que m’imposait la sollicitude et le respect dont étaient traversés le ton et les suggestions que laissait transparaître son texte. En privé, avec toute la mesure de considération et de gratitude requise par un tel exercice, le respect et l’admiration mutuels prévalurent dans nos échanges initiés dans la bonne foi et le sincère désir de comprendre d’où parle l’autre.

La satisfaction engendrant très souvent la reprise, Ousmane va revenir à la charge des mois plus tard. Cette fois, il publie sur Facebook une lecture critique de mon texte – récemment publié dans les colonnes de ce magazine – sur la suprême noblesse de la lenteur comme hygiène de vie et comme refuge à l’ère d’une fascination maladive pour la rapidité, voire l’accélérationisme.

A la manière de ces critiques habiles qui caressent d’abord l’égo fragile de leur cible avant de l’assommer par la virulence à peine camouflée de leur déconstruction, Ousmane commence par encenser la qualité du texte et la grandeur supposée de l’éthique de la lenteur dont se réclame son auteur. Il écrit: « La proactivité, son corollaire pervers, est la marchandisation de la pensée, sa planification dans le cycle infernal de la production et de la consommation idéologiques. En vous en extrayant, vous ne fuyez pas le combat des idées : vous en refusez les règles imposées, le tempo aliénant. Vous pratiquez ce que le sociologue Hartmut Rosa diagnostiquerait comme une “résonance active contre l’accélération sociale.” Votre ghetto n’est pas une tour d’ivoire ; c’est une chambre d’écho où le bruit du monde se métamorphose en musique par le travail patient de la rumination. »

Puis vient l’assommoir sous forme interrogative, pour donner à la déconstruction critique un air de quête spirituelle, de pèlerinage aux sources profondes de mes vues et positionnements : « Votre éthique de la lenteur, si noble soit-elle, ne pourrait-elle être interprétée, dans le contexte brûlant de la Guinée que vous évoquez, comme une forme de retrait, voire de dérobade face à l’urgence politique ? N’y a-t-il pas un danger que le perfectionnisme de l’archéologue, dans sa quête du texte parfait et éternel, ne devienne une procrastination sublime, un alibi pour ne jamais affronter la saleté et la violence du ring idéel ? »

Quoique particulièrement tranchant dans sa critique, Ousmane ne fut pas le seul à être partagé, à la lecture de mes deux articles susmentionnés, entre admiration et cette étrange insatiété que l’âme ressent mais que les mots ne sauraient rendre, peindre. Mon ami Alpha Saliou Diakité, peut-être le plus fin styliste des juristes guinéens de sa génération, eut pour un des deux textes un sentiment général partagé entre adoration et relents de réserves. Pour lui, si le texte sur ce refus de succomber à la séduction de l’urgence était « excellent » dans son élan intellectuel, dense dans le déploiement condensé des idées dont s’ensemence son auteur et « très élégant » dans son rapport au style, sa lecture laissait un arrière-goût d’inachevé.

Et enfin vint la critique de mon ami Ali Camara qui, abondant à peu près dans le même sens qu’Ousmane, me reprocha surtout ma tempérance exagérée et mon aversion fondamentale de l’arène de combat politico-intellectuel. Il me somma, en privé comme si souvent, de descendre de mes grands chevaux de lucidité et de modération sans fin, d’oser la radicalité vengeresse de ceux qui, croyant avoir quelque chose à dire, le disent avec l’intransigeance de la certitude, cette assurance galante du gladiateur qui sait que, dans l’arène, l’hésitation est mère de tous les vices mortels.

Si, me dit-il en substance, écrire n’est pas toujours synonyme de prendre position dans le fracas idéologico-politique de notre temps et de notre milieu, ce n’est pas non plus une éthique du marcheur qui s’arrête au milieu du gué. Parfois, il est nécessaire, à notre corps défendant, de nous évader de nos cavernes platoniciennes d’où nous nous complaisons encore à discourir en « intellectuels éclairés », supposément chargés d’élucider le réel avec les nuances que cela requiert. Il faut quelquefois oser les positionnements tranchés, surtout dans les situations où le « en même temps » macroniste confond et esquive plus qu’il ne nuance.

Tout au long de son texte épais et élégant, pour en revenir, Ousmane me reproche ma préférence de la lenteur à une éthique coupable du flâneur qui, fuyant les contraintes de l’urgence, semble avoir trouvé un moyen de parer sa fuite et son escapade de quelques oripeaux de vertu. Sa critique est fondée, mais je lui reproche sa posture essentialisante d’un aveu (le mien) qui n’a rien de sacré ou de sacralisant. Car non, je n’élève pas la lenteur de l’archéologue de la lucidité postcoloniale (que je veux être) au-dessus du boxeur vigilant et proactif du ring des urgences sociétales (que sont certains de mes amis qui savent réagir à l’actualité) d’une Guinée où se confirme de plus en plus la sentence apocalyptique du grand Ayi Kwei Armah. La lenteur et le refus de penser urgemment l’urgence ne sont pas ma destination finale. Ils sont une escale essentielle (et parfois très longue) dans mon cheminement vers l’urgence de faire sens, de faire nation, d’être à la fois fidèle à l’appel du cœur et aux rappels à l’ordre inaudibles (parce que murmurés avec tendresse et mesure) de la raison. Je sais, pour reprendre l’éminent Fustel de Coulanges, qu’il faut toute une une vie d’analyses pour une journée de synthèse. Je n’entends donc pas m’enterrer dans la longue durée pour fuir l’immédiateté. Ma gageure est simplement de m’y projeter, et d’y prendre le temps nécessaire pour illuminer le présent avec la froideur et la désinvolture du spectateur engagé qu’exige Raymond Aron, en espérant apprivoiser le futur avec la conscience du spectateur émancipé que préconise Jacques Rancière.

Je ne récuse donc pas vos reproches, chers amis ; je m’y plie au contraire : parce que je n’ai pas souvent été exhaustif. D’ailleurs,  l’ai-je jamais été ; ou puissé-je l’être ? Je n’ai pas « tout dit » dans ce fameux texte sur « ce que peut et doit l’intellectuel guinéen » parce que, tout simplement, on ne peut jamais tout dire. Il y a toujours des angles morts qui échappent à nos lanternes souvent limitées par l’étendue de nos aptitudes, ou colorées par nos affinités idéologico-politico-économiques. Écrire, c’est foncièrement choisir – ce qu’on peut dire ; ce qu’on doit dire ; ce qu’on se sent capable ou obligé de dire ; ce qu’il nous est permis de dire ; ce qu’on se permet de dire. Dans cet engrenage infini entre idéation et réalisation ; entre amplitude espérée et aptitude manifeste, tangible ; entre sublimation désirée et décence réalisable ; entre compromis nécessaires et compromissions suspectes, nul ne dira jamais tout sur rien. Et de ce fait, d’autres pourront toujours redire – soit mieux, soit autrement, soit en opposition.

Nul ne pouvant ainsi saisir la totalité du réel, tout ce qu’on peut faire quand on écrit sincèrement est d’essayer de s’y rapprocher, de dire avec sincérité et bonne foi ce que nous estimons savoir. Même si, quoi qu’il en soit, d’autres avant nous ont dit mieux. Tout comme d’autres après nous diront mieux. Mais cette idée ne me chagrine pas ; cette appréhension de mon inadéquation potentielle ou fondamentale ne m’horripile pas. Comme le Fils de l’Homme, j’accepte volontiers de porter ma croix et de boire ma coupe. Demain, après-demain, peut-être même aujourd’hui, je sais que d’autres voix guinéennes porteront sur elles le poids de dire comme moi, mieux que moi, à travers moi, par-delà moi, ou au rebours de moi ce qui leur semble quintessencier le réel guinéen. Mais au moins on ne dira pas que je n’ai pas essayé de dire l’essentiel de ce que j’estimais avoir à dire. Et l’essentiel, pour quiconque veut contribuer à penser sa société, est de rester fidèle, à ses risques et périls, à ce principe cardinal que martèle Charles Péguy dans le texte fondateur de son oeuvre : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. »
 

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Tamba François est un éditeur senior et analyste politique chez Morocco World News, le premier et pl...

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